Cette affirmation de M. P, « oui mais moi ça fait des années que j’en prends régulièrement quand j’ai un rhume et quelques jours après, c’est terminé. C’est miraculeux! » est intéressante à plus d’un titre. Nous sommes devant une situation où une personne est vraiment convaincue de son propos. Il y croit autant que moi à ma première « boum ». C’est vous dire!
Et comment lui donner tort de prime abord?
Tout est fait pour qu’il ait de bonnes raisons d’y croire: plusieurs guérisons rapides, une relation de causalité (je prends X -> je guéris), « je suis un vieux mâle alpha donc j’ai raison » (argument d’autorité).
Pour couronner le tout, c’est le mari de sa cousine qui lui a conseillé ça une fois. Parce que ça marchait vachement bien chez sa belle-sœur. Alors que moi, pour que M. P. accepte de prendre son traitement contre le cholestérol, j’ai dû jouer au négociateur pendant des heures pour le convaincre!
Pourquoi demande-t-on des preuves massives pour prendre un médicament… mais accepte-t-on sans broncher une anecdote incertaine pour adopter ce genre de remède?
Ce paradoxe est dû à ce que certains experts du domaine appellent le « marché cognitif« .
Toutes et tous, nous évoluons dans un marché cognitif où les idées sont en concurrence pour monopoliser notre attention. Partout, tout le temps. C’est même un business où la compétition est rude (cf les réseaux sociaux). Les idées vivent dans un marché. Et comme dans tous les marchés, ce ne sont pas forcément les meilleurs produits qui gagnent. Ce sont ceux qui se vendent le mieux.
Ce qu’il faut retenir, c’est que ce sont les idées qui demandent le moins d’efforts cognitifs qui dominent. Beurre salé ou beurre doux? (attention je juge énormément). Droite ou gauche? S’arrêter au feu ou pas? Quoi faire à manger? etc…
Il faut bien comprendre que notre cerveau n’est pas neutre face aux idées. Il va en trouver certaines plus séduisantes que d’autres. Dans notre cas, l’efficacité du MgCl2 pour M. P. est une idée très séduisante d’un point de vue cognitif.
En effet, l’idée est:
- simple (j’en prends = ça me soigne)
- présente un rapport coût cognitif/bénéfice cognitif très important (pas besoin d’expliquer comment ça marche: on m’a dit que ça marche)
- compatible avec l’intuition (si ça a marché avant, ça continuera de marcher)
- donne un sentiment d’autonomie (je me soigne moi-même)
- pas cher à mettre en place (quelques euros)
Alors que moi, petit professionnel de santé, si je veux expliquer à M. P. pourquoi ne rien prendre est tout aussi efficace, cela va impliquer:
- de parler du facteur d’autoguérison de l’organisme
- de l’effet placebo
- d’aller contre son intuition, car corrélation n’est pas causalité (et donc expliquer la différence entre les deux)
- remettre en cause son sentiment d’autonomie (prendre n’importe quoi sans conseils d’un professionnel quand on est malade ça peut avoir des conséquences graves)
- lui rappeler « diplomatiquement » que c’est pas parce que c’est un vieux mâle alpha pas déconstruit que ça fait de lui un expert du domaine
- lui expliquer que le MgCl2 c’est hyper irritant
Ah oui, parce qu’il y a ça aussi. Le MgCl2 sur les muqueuses intestinales, ça a la même efficacité que de se laver les dents avec un nettoyeur haute pression pour terrasse. J’en finis avec mon histoire et j’y reviens juste après.

Il faut garder à l’esprit que la force d’une conviction ne correspond pas à la force de la preuve.
Quand on soumet au cerveau une anecdote forte du style: « la tata Suzanne de 80 ans depuis qu’elle prend le MgCl2, elle fait du cross fit tous les jours et elle a créé un compte OnlyFans! »
Versus une statistique abstraite: « la prévalence des gens ayant consulté les services d’urgences pour une suspicion d’obstruction rectale par corps étranger est de 25.5% » (totalement inventée).
On se rend compte avec ces deux exemples que le cerveau traite bien mieux l’image que l’abstraction. L’anecdote parait plus « réelle » que la statistique. Alors qu’elle a pourtant bien moins de chances d’être vraie. Foutu cerveau quand même.
J’en reviens à mon histoire de nettoyeur pour terrasse.
Une fois passé l’estomac, une grande partie du magnésium n’est pas absorbée et reste dans la lumière intestinale (= l’intérieur des intestins). Longtemps. Vous avez vu le film Tanguy? Ben pareil. (ça y est j’ai des refs de boomer).

Sauf que le corps lui, il ne veut pas se faire squatter. Donc il va vouloir le dégager rapidement. Mais le MgCl2, c’est un coquin qui adore l’eau, il est très hydrophile. L’eau va donc être très attirée par ce dernier. Toute l’eau présente. Y compris celle DANS le corps au voisinage des intestins. Cette arrivée massive d’eau fait gonfler l’intestin (distension) et provoque des contractions brutales et rapides. Comme un serpent qui se tortille pour éviter la douleur. Ce qui va irriter mécaniquement les parois et coller au passage de grosses claques au fragile microbiote. Et entraîner son expulsion brutale apr le bout du tuyau comme dans l’Exorciste. Fin de la promotion du nettoyeur pour terrasse.
On a vu précédemment que M. P. en prend depuis plusieurs années.
Me vient alors une réflexion. Depuis tout ce temps, il a du en avoir un sacré paquet de rhumes, M. P. Il n’a pas dû prendre du MgCl2 à chaque fois? De combien de rhumes a-t-il guérit sans en prendre? Ça vous parle à vous, un rhume qui ne guéri pas au bout de quelques jours?
C’est ce qu’on appelle une corrélation: deux évènements qui ont lieu au même moment ne sont pas forcément liés par une relation de cause à effet (= l’évènement A entraine l’évènement B). Quand il existe une relation du type cause/effet entre deux évènements, on parle de relation de causalité.
Prenez les diagrammes suivants (les chiffres sont vrais, je le précise de suite).

Ce premier graphique montre de 1999 à 2009 en bleu l’âge de miss America. Et en orange, le nombre de meurtres aux USA par objets chauds, contenant de la vapeur chaude, ou par vapeur tout court.

Cet autre graphique montre de 1999 à 2009 en rouge le nombre de personnes aux USA qui sont mortes en se noyant dans une piscine après être tombés dedans. Et en jaune, le nombre de films ou l’acteur Nicolas Cage fait une apparition.
On ne peut nier sur ces deux graphiques que les événements semblent liés. Notre cerveau est programmé pour y voir une relation de causalité. Alors qu’il n’y en a aucune. Corrélation n’est pas forcément causalité. Les maladies bénignes comme le rhume ont une évolution naturelle : elles empirent quelques jours, puis disparaissent spontanément dans l’écrasante majorité des cas. Si l’on prend un remède au moment où les symptômes sont au plus fort, il est presque certain que l’on ira mieux ensuite.
De même, avoir guéri d’un rhume plusieurs fois en prenant du MgCl2 ne doit pas nous faire croire que les deux évènements sont liés. Sinon, mettre ses chaussettes le matin avant d’aller au travail voudrait dire que ce sont les chaussettes qui créent l’emploi.
Et c’est là le vrai problème : les biais cognitifs ne touchent pas seulement « les autres ». Ils touchent tout le monde. Moi compris. Vous compris. C’est peut-être ça la partie la plus inconfortable de toute cette histoire.
Parce que M. P. n’est pas stupide. Il fait exactement la même chose que nous tous : il essaie de comprendre le monde avec le cerveau qu’il a.
Un cerveau qui adore les histoires simples, qui voit des relations de cause à effet partout, qui préfère une bonne anecdote bien croustillante à une statistique abstraite.
Bref, un cerveau incroyablement doué pour se raconter des conneries.
Le problème, ce n’est pas M. P. Même s’il n’est pas déconstruit.
C’est pour ça qu’on a inventé « la science ». Faire des essais contrôlés, avec des groupes témoins, avec une méthodologie scientifique rigoureuse etc…
La science n’existe pas parce que les chercheurs sont plus intelligents que tout le monde, ou parce que les gens sont irrationnels. Elle existe parce que notre cerveau est fait pour croire à des relations causales qui n’existent pas forcément. Nous sommes toutes et tous victimes des mêmes biais cognitifs.
Bref.
Le plus ironique dans toute cette histoire ?
Ce n’est pas que le MgCl2 ne soigne pas le rhume. C’est que le seul truc qui soigne vraiment le rhume… c’est le temps.
Et ça, pour le coup, c’est un vrai remède miracle.

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