Cet article est dédié à une patiente, une fille, une soignante, une belle et grande âme qui n’aurait jamais du partir si tôt.
Mes pensées vont à sa famille.
Pour un premier article, je n’aurai jamais cru un jour commencer par ça. Mais bon, c’est mon blogue, donc je fais comme je l’entends. Et là, le ton ne sera malheureusement pas aussi léger que ce que j’augurai, malgré la triple dose d’infusion.
Comme toutes mes sœurs et frères de cœur soignant(e)s je suis parfois (malheureusement de plus en plus souvent) confrontés à tout un tas de choses tristes et sordides. Bien moins que d’autres au vu ma profession dans le domaine. Mais quand même. J’ai eu mon lot. Surtout que certains ont l’air de croire qu’il est socialement reconnu comme brillant d’être fini au pipi.
Dans le domaine, il y en a qui s’entraînent beaucoup trop et depuis trop longtemps. Faudrait peut être leur dire que faire du ventriglisse sur la pente de la bêtise humaine, ça ne vous fait pas arriver plus vite au finish de l’intelligence.
Bref. On en reparlera dans un autre article car je digresse (vous allez voir, c’est récurrent).
Ce billet est donc un hommage à une jeune femme. Soignante qui plus est. Elle avait la volonté de soigner chevillée au corps et un sourire timide et lumineux, plein de légèreté vissé en permanence à son visage.
Un vrai rayon de soleil cette jeune fille: toute en gentillesse et en discrétion, sans plaintes ni récriminations d’aucunes sortes.
De toutes les conversations que nous avons eu au fil des années, elle ne s’est jamais plainte de ses problèmes. Pas une seule fois. Jamais.
Et du jour au lendemain, elle s’est éclipsée. Elle est partie comme elle est arrivée: sur la pointe des pieds, avec son grand sourire et son aire étonné de vivre.
De toute façon quand vous êtes soignant(e)s, vous l’apprenez plus vite que le reste de la population: il ne faut pas se plaindre. On a pas le temps. Et de toute façon, tout le monde est débordé.
Alors on patiente. Car on est toutes et tous des patient(e)s. C’est dans le nom. Faites un effort tout de même.
Sauf qu’à ce jeu là, combien on cessé de patienter? Et je ne parle pas d’impatience là. Je parle de cesser d’être patient. La différence est importante.
Le mot “patient” en santé est chargé de sens : il désigne celui qui endure, qui attend, qui tolère la souffrance en attendant le soin. Être impatient, c’est accepter la règle en râlant. On suppose que notre patience sera récompensée au bout de l’attente, alors on fait avec. Bon gré mal gré.
Dire qu’on cesse d’être patient, c’est dire : je ne crois plus que l’attente mène quelque part. Ce n’est plus une question de durée. C’est ne plus espérer pouvoir être soigné(e) par le Système.
Ce système qui nous pousse, nous les Soignantes et Soignants à devenir des techniciens de santé face aux patients. A réaliser des « actes » (et facturer surtout c’est ça le plus important il parait). Pour générer de la moulla et que ça rentre dans le tableau Excel de la compta. Maximiser la création de valeur sous contrainte cash.
Je ne compte plus les patient(e)s qui m’ont raconté ce genre d’anecdote: « j’étais chez le spécialiste/généraliste. Elle/il a passé la séance a me poser des questions depuis son écran sans me regarder une seule fois. J’avais l’impression de ne pas exister. »
Ne vous y trompez pas: ce ou cette soignant(e) n’y est pas pour grand chose dans sa façon de vous recevoir (la plupart du temps hein, il y en a quand même dont le cerveau a trop infusé a force de compter leurs petits sous. ça rend myope et sourd au reste).
Je vais vous annoncer une vérité qui va peut-être vous choquer (spoiler alert: non) : nous sommes en train de transformer le système de Santé en une vaste usine à la chaine. Sauf qu’il n’y a plus de moins en moins d’ouvriers pour faire le taf. Et que ceux qui restent sont mal en point. Et que les cadences augmentent.

Vous voyez Chaplin dans les Temps Modernes sur son tapis roulant à visser sans fin? Ben on en est là. Si vous ne me croyez pas, demander à n’importe quel soignant.
J’ai une copine qui bosse dans les hautes sphères d’un grand groupe de luxe. Sur la tête de mes animaux à poils: les techniques de management et de gestion sont les mêmes.
Moi perso, ça me choque quand je me dis que les process de production d’un rouge à lèvre et de ma futur coloscopie sont pilotées par les mêmes experts du tableaux Excel. Et je dis ça avec un total respect pour les personnes qui bossent avec Excel. C’est une déviance sexuelle qui a toute sa place dans notre Société.
Mais me direz vous pour en revenir à nos moutons (vous avez vu la digression?) comment fait un petit rayon de soleil pour exprimer son mal de vivre et sa douleur quand on lui oppose un tableau excel de prise de rendez-vous complet? Qu’aux urgences il y a un sujet de surperformance du flux entrant non corrélé aux assets physiques? Que le time-to-treatment de l’inventory hospitalier s’inscrit dans une dynamique d’expansion?
Et bien la réponse c’est qu’un jour, il cesse d’être patient, le rayon de soleil, il s’en va. Et il n’y a rien de plus triste au monde.
Moi, en tout cas cette jeune femme, je ne l’oublierai pas. Ni sa gentillesse ni la chaleur de son sourire, ni son courage à exister dans un monde qui n’a pas su/voulu entendre sa souffrance.
Depuis, j’essai de ralentir un peu la cadence pour pouvoir, de temps en temps, VRAIMENT écouter mes patient(e)s. Et parfois quand je fais ça, je sens comme un timide rayon de soleil, au fond de mon cœur.

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